Abdication de l’empereur Akihito : une grille de lecture

L'empereur japonais compte-t-il tirer sa révérence après 27 ans de règne ?
L’empereur Akihito va-t-il mettre fin à son règne de son vivant ?

Nous sommes le 13 juillet 2016 quand la nouvelle tombe : la NHK, chaîne de télévision du service public japonais, tient de source sûre que l’empereur Akihito serait prêt à abdiquer – en tout cas « dans les années qui viennent », et ce en faveur de son fils aîné, le prince Hiro. Les médias internationaux vont diffuser hâtivement le sujet, avant de devoir le démentir dès le lendemain. Une non-information, en somme. Pourtant, des informations, il y en a suffisamment pour qui sait où regarder. Nous vous proposons une analyse de quelques hypothèses parmi les plus crédibles.

L’information, selon laquelle l’empereur japonais souhaiterait abdiquer en faveur de son fils aîné, proviendrait d’un des membres de la maison impériale, à qui Akihito se serait confié (1). Les journalistes évoquent essentiellement l’âge du monarque – 82 ans -, ainsi que son état de santé déclinant comme raisons probables de son départ. Pas évident pour un homme qui a survécu à un cancer et à des problèmes cardiaques de se plier quotidiennement à un protocole lourd et contraignant. Pendant près de 24h, les rédactions internationales vont reprendre en boucle le scoop de la NHK, glosant au passage sur le fait qu’aucun empereur de l’archipel n’a plus abdiqué depuis près de 200 ans.

24h après l’annonce de la NHK, l’Agence impériale dément toute rumeur d’abdication du souverain japonais.

Dès le lendemain, le 14 juillet, le palais impérial nie en bloc, sous les traits de Shinichiro Yamamoto, le vice-Grand intendant du Kunaichô, l’Agence impériale. Selon lui, l’annonce de la future abdication de l’empereur est tout bonnement erronée (2). Certains médias internet vont prendre le temps d’amender leurs articles, expliquant à leurs lecteurs qu’il reste des doutes quant à la fiabilité de l’information. Pourtant, la NHK va tenir ferme. Dans sa version internationale, c’est le même message qui tourne en boucle : l’empereur compte bien quitter le trône tôt ou tard. Et, curieux manège, la brève est accompagnée de la vidéo du Secrétaire général du Cabinet (le gouvernement japonais) Yoshihide Suga, annonçant qu’il ne peut tout simplement pas se prononcer sur le souhait véritable de l’empereur. Il n’y aurait rien à dire à ce sujet, en quelque sorte.

Un média piloté par le gouvernement

Le premier ministre Shinzo Abe, pris en photo en mai 2013 à bord d'un avion des forces d'auto-défense portant le numéro 731 sur le flanc. Certains y voient une référence à l'unité 731, connue pour ses exactions avant et pendant la seconde guerre mondiale (AFP PHOTO / JIJI PRESS JAPAN OUT).
Le premier ministre Shinzo Abe, pris en photo en mai 2013 à bord d’un avion des forces d’auto-défense portant le numéro 731 sur le flanc. Certains y voient une référence à l’unité 731, connue pour ses exactions avant et pendant la seconde guerre mondiale (Photo : AFP-JIJI).

Qu’est-ce qui pousse ainsi la chaîne à s’arc-bouter sur sa version des faits, ne prenant même pas la peine de citer le démenti impérial ? On peut supposer que la rédaction est suffisamment sûre de ses sources pour ne pas vouloir céder à une pression extérieure, proviendrait-elle de l’Agence impériale. Il reste cependant légitime de se poser la question de la fiabilité des informations provenant de la NHK, celle-ci ayant déjà à plusieurs reprises été critiquée pour son manque d’impartialité.

On sait déjà que le président de la chaîne nippone, Katsuto Momii, partage les mêmes cercles d’influence que le premier ministre Shinzô Abe. Qui plus est, ce dernier a été vivement critiqué par son opposition pour avoir fait nommer cinq des douze membres du comité de direction de la NHK, membres qui avaient pour but d’élire le président de la chaîne. Si on avait encore des doutes, il s’avère que M. Momii partage une partie des opinions du chef de l’exécutif, entre autres sur le sujet douloureux des « femmes de réconfort » (sic), et qu’il a déclaré en 2014 que la programmation de la NHK devait « suivre la ligne gouvernementale » (3). Dans les faits, la chaîne nationale est régulièrement critiquée, entre les moments où les informations diffusées sont directement dictées par le gouvernement (ou en tout cas son ministre de la Communication, Yoshihide Suga entre 2002 et 2007) (4), ou le licenciement en janvier 2016 de la journaliste d’investigation Hiroko Kuniya, après qu’elle a entre autres mené une interview d’un homme politique en vue, un certain… Yoshihide Suga (5).

Le 12 juillet, la presse japonaise révélait les liens étroits entre le Président du conseil de la NHK et le Nippon Kaigi, lobby dont le premier ministre est membre.

Mais qu’est-ce qui justifierait que la chaîne nationale fasse tourner une telle information en boucle ? Coïncidence ou pas, le 12 juillet, lors d’une interview donnée au Asahi Shimbun, le nouveau Président du conseil des gouverneurs de la NHK, Susumu Ishihara, admettait ses liens avec le Nippon Kaigi, lobby ultra-conservateur et révisionniste, soutenant activement la réforme de la constitution japonaise souhaitée par le premier ministre, Shinzô Abe (6). Une information sensible quand on sait que ce même M. Abe, ainsi qu’une partie de ses ministres, font partie du Nippon Kaigi. Impossible cette fois de ne pas voir l’influence du gouvernement sur une chaîne qui est considérée comme étant la source de référence pour bon nombre des journalistes du pays du soleil levant.

Le chrysanthème et le paulownia

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Cérémonie du 22 août 2015 en mémoire des victimes de la seconde guerre mondiale. Le premier ministre, Shinzô Abe, avait alors déclaré que « la paix dont (le Japon) bénéfice aujourd’hui repose sur le sacrifice de ses soldats. » Un discours qui ne cache pas les idées révisionnistes du chef de l’exécutif (Photo : AFP-JIJI).

Un regard extérieur pourrait aussi voir dans le scoop de la NHK la volonté de préparer l’opinion publique au départ de l’empereur japonais, en martelant le même message encore et encore. Il faut dire que ce dernier ne cache pas son opposition au projet de son premier ministre, à savoir la relecture de l’article 9 de la constitution japonaise. Ecrit en 1947, le texte porte la marque de la capitulation aux forces américaines. Quant à l’article 9, il affirme que « le Japon renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation ». Cet article impliquait initialement que le Japon ne pouvait entretenir d’armée, mais il a été réinterprété une première fois en 1954 afin que l’archipel puisse se doter d’une armée d’auto-défense. Ce que souhaite le chef du gouvernement, c’est une nouvelle relecture, afin que son pays puisse désormais prendre part dans des conflits internationaux, par exemple, on suppose, aux côtés du grand allié américain (7). Le Japon pourrait redevenir actif militairement, mettant ainsi fin à des décennies de ce qui est perçu comme une humiliation par les extrémistes nippons.

Deux visions s’opposent au sommet de de l’Etat : pacifisme du pays et devoir de mémoire contre révisionnisme et réparation des humiliations subies après la guerre.

Bien que l’empereur Akihito ait jusque lors évité de s’opposer frontalement à son premier ministre, ses intentions sont pourtant sans équivoques. Le 1er août 2015, l’Agence impériale diffusait, près de 70 ans après, l’enregistrement original de son père, l’empereur Hirohito, annonçant la reddition du Japon. D’après l’ancien diplomate Amaki Naoto, il faut voir là un ordre direct d’Akihito, désireux de rappeler que la voie de la guerre n’a pas forcément porté chance à l’archipel (8). Quant à son successeur, le prince Hiro, il déclarait lors de vœux prononcés pour ses 55 ans : « le peuple japonais peut profiter de la paix et de la prospérité de cette période d’après-guerre, [grâce à] la constitution [qui en] est la pierre angulaire » (9).

Jusqu’à présent, la population japonaise était majoritairement contre toute réforme de la constitution, allant jusqu’à aller protester dans des mouvements rarement vus d’un point de vue historique. Un sondage effectué en juillet 2015 par le Nikkei Asian Review donnait par exemple 57% des interrogés comme opposés à l’adoption du projet (10). Malgré tout, les dernières élections parlementaires – il est vrai, souffrant d’un fort taux d’abstention -, ont donné la majorité à la coalition menée par le parti de M. Abe, le PLD (Parti libéral démocrate), à l’assemblée (11). Le chemin semble donc pavé d’avance pour la réforme constitutionnelle, même si la voie du référendum, un des prérequis, reste encore incertaine.

Il ne resterait donc à l’empereur que peu d’options pour contrer le projet. A part peut-être… causer suffisamment de remous pour que le gouvernement doive purement et simplement l’ajourner. En effet, le code de la maison impériale (le Kôshitsu Tenpan), sous sa forme actuelle, ne prévoit rien dans le cas où l’empereur souhaiterait abdiquer. Les réseaux sociaux nippons avancent donc l’hypothèse que l’annonce entraînerait fatidiquement de telles procédures législatives que la réforme constitutionnelle serait repoussée sine die. Et dans les faits, la dernière réécriture du code, datant de 1947, a dû bénéficier des travaux des parlementaires de la Diète impériale. Alors, pourquoi pas ?

Un héritier en ligne de mire

La famille impériale en 2014. Photo : REUTERS.
La famille impériale en 2014 (Photo : REUTERS).

Autre piste avancée : celle de la transmission du titre d’empereur. Si le prochain tenant sera (sauf extraordinaire) le fils aîné du couple impérial, Naruhito, un petit problème se présente quant à sa propre succession. En effet, celui-ci a pour unique enfant une fille, la princesse impériale Aiko de Toshi. Et dans le cadre actuel, seul un homme peut accéder au titre d’empereur du pays du soleil levant.

De fait, assurer la succession de la famille impériale est un réel souci à l’époque moderne. Si le système actuel se veut patrilinéaire – le titre se transmettant de père en fils -, il existait jusqu’au milieu du XXe siècle différentes manières de déroger à la règle : l’empereur pouvait attendre des descendants de ses concubines, et les branches collatérales de la famille régnante pouvaient elles aussi produire des héritiers. Or, la polygamie a disparu avec l’empereur Taishô (en 1926), et la réforme du code impérial de 1947 a limité la transmission du trône aux descendants de ce dernier. On rajoutera à cela que le protocole, imposé par l’Agence impériale, est tellement rigide que les membres du palais souffrent régulièrement de dépression ou de syndromes dus à un stress aigu – des conditions peu optimales pour s’occuper de la succession du lignage.

Akihito, qui a dérogé à la tradition en épousant une roturière, voudra-t-il  cette fois marquer l’histoire en mettant une impératrice sur le trône du chrysanthème ?

Étiquette oblige, l’actuel empereur ne peut entrer dans les débats concernant ses propres successeurs – ce serait de mauvaise augure. Il faudrait donc hypothétiquement attendre son décès pour que le code impérial soit remis en question, voire révisé – soit en faveur du fils du prince Akishino, frère cadet de Naruhito, soit, pourquoi pas, en faveur de la fille de ce dernier. On peut en effet imaginer qu’Akihito, connu pour ses vues progressistes (il est le premier empereur à avoir épousé une roturière, Michiko Shôda) pourrait vouloir amender la loi de succession actuelle, qui écarte les femmes du trône. Aucun héritier mâle n’étant né dans la famille impériale depuis 1965, une modification du code était d’ailleurs prévue, mais elle fut abandonnée après la naissance du prince Hisahito en 2006. On rappellera à toute fin utile que sur les 125 souverains qui régnèrent sur l’archipel, huit étaient des impératrices.

L’abdication d’Akihito lui permettrait donc de « prendre la main » sur la désignation de son successeur, quel qu’il soit – une liberté qui lui est actuellement refusée pour cause protocolaire. Quant au fait que l’Agence impériale ait nié l’information de la NHK, on pourrait y voir la volonté de l’empereur d’être seul maître de l’annonce de son départ, une demande bien légitime.

Au final, quelle lecture de cette annonce faut-il privilégier ? Seul l’avenir nous le dira.

Photo d’illustration : afp.com / Toshifumi Kitamura

 


(1) « Emperor Considers Abdication » (source : NHK World).

(2) « Japan’s Emperor Akihito not preparing to abdicate, palace insists » (source : The Guardian).

(3) « New NHK Boss Katsuto Momii Stokes Controversy » (source : Variety).

(4) « Can NHK keep the air free? » (source : Japan Times).

(5) « RSF dresse un état des lieux inquiétant de la liberté de la presse au Japon » (source : Reporters Sans Frontières).

(6) « NHK Board of Governors chair admits conservative lobby group, nuke power connections » (source : Mainichi).

(7) « Japon : le Premier ministre Shinzo Abe veut pouvoir partir en guerre. » (source : France TV)

(8) « Is Japan’s Emperor Akihito Trying To Stop Abe? » (source : Forbes).

(9) « Japan Crown prince vows to inherit history correctly » (source : China.org.cn)

(10) « Une Constitution pacifiste en péril » (source : Le Monde Diplomatique).

(11) « Shinzo Abe conforté dans son ambition de réformer la Constitution japonaise » (source : Le Monde).

Jess Grinneiser

Rédacteur en chef

Visiteur régulier de l'Asie orientale depuis plus de 15 ans, Jess cherche avant tout à découvrir ce qui lie les cultures entre elles. Gastronomie, artisanat, pop culture... et thé, autant de domaines qui le passionnent et qu'il souhaite partager avec le plus grand nombre.

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