Kimono, au Bonheur des Dames, au musée Guimet

Je dois avouer que cette exposition ne me tentait absolument pas au départ, ce qui peut paraître assez surprenant pour la passionnée de kimono que je suis. Mais il faut dire que l’affiche me posait problème, entre le visuel à la limite du kitch, et un photomontage de fleurs de cerisiers vu et revu (comme si il n’y avait pas d’autre concept visuel aussi fort que les sakura pour évoquer un pays à la culture aussi dense. Je suis de plus en plus lassée de cette association marketing Japon – cerisier qu’on nous sert à toutes les sauces). Même si je peux imaginer le raisonnement qui a conduit les commissaires à faire un tel choix, je pense qu’il y en avait certainement de meilleurs.

Mais puisqu’une exposition ne se résume pas à son affiche, tachons de garder l’esprit ouvert. Et je dois dire qu’elle s’annonce finalement plutôt somptueuse. Rien que son nom: Kimono – Au Bonheur des Dames, rappelant la boutique éponyme du roman de Zola, nous transporte dans le Paris haut en couleurs de la seconde moitié du XIXe siècle, période où les Parisiennes redécouvrent la mode grâce à la naissance du prêt-à porter. Mais c’est également à ce moment là que le vêtement traditionnel fût importé en Europe, avec l’essor du Japonisme qui imprégna le continent.
Si ce titre peut donc sembler audacieux, il faut admettre que le concept l’est tout autant. En effet, au travers de cette nouvelle exposition, le Musée Guimet souhaite nous faire revivre la grande histoire du kimono, de ses origines japonaises jusqu’à son détournement actuel au sein du monde de la mode occidentale.

La Maison Matsuzakaya nous présente des kimonos uniques, jamais vus en France.

Pour l’occasion, nous avons donc le droit de découvrir pour la première fois en France (et hors du Japon), les prestigieuses pièces de collections de l’incontournable Maison Matsuzakaya. Cette petite fabrique de kimonos et autres objets de qualités, qui vit le jour en 1611 à Nagoya, a joué un rôle majeur dans la production et la diffusion de ce vêtement auprès des différentes classes japonaises, allant de la noblesse d’épée à l’aristocratie impériale en passant par la bourgeoisie marchande. De quoi faire acquérir une belle renommée à ce qui n’était à l’origine qu’un simple sous-vêtement !

Un vêtement emblématique

C’est à l’époque Muromachi (1392-1573) que les différentes classes sociales japonaises vont peu à peu alléger leurs imposantes tenues constituées de nombreuses superpositions d’étoffes, pour adopter à l’instar des samouraïs et courtisans le kosode, d’inspiration chinoise, plus léger et entravant moins les mouvements. Le port de celui-ci va rapidement entrer dans les mœurs et devenir le vêtement usuel toutes classes confondues, si bien qu’il est aujourd’hui reconnu comme le vêtement par excellence des Japonais.
Mêlant à la fois artisanat traditionnel et créativité artistique, le kimono connaîtra son apogée décorative durant l’époque Edo (1603-1867), grâce à ses somptueuses broderies, véritable travail d’orfèvre dont certaines sont même réalisées au fil d’or.

Crédits : J. Front Retailing Archives Foundation Inc./Nagoya City Museum
Crédits : J. Front Retailing Archives Foundation Inc./Nagoya City Museum

Pourtant, au XIXe siècle, un édit de l’empereur Meiji, obligeant les policiers, les agents des transports publics et les professeurs à adopter la tenue occidentale, va sonner le début du déclin du kimono. Peu à peu, toute la population japonaise va se mettre à adopter les vêtements occidentaux, et ce dès 1923.

Alors que les Japonais délaissent le kimono, les Élégantes parisiennes se l’approprient.

Ironie du sort, c’est semblablement à la même époque que les Elégantes parisiennes s’éprennent du kimono. Il faut dire que depuis le milieu du XVIIIe siècle et les premières importations d’estampes via la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, l’heure est au Japonisme en Europe. Puis au XIXe siècle ce seront les Frères Goncourt, Félix Bracquemond, ainsi que par les grands collectionneurs et critiques comme Henri Cernuschi, Théodore Duret ou Émile Guimet qui vont propager la passion japonaise en France. Ce qui influencera alors aussi bien la sculpture (Gallé), la peinture (Monet, Van Gogh…), que la littérature (Loti).

Il n’est donc pas étonnant de retrouver quelques années plus tard ces même influences jusque chez les créateurs de mode comme Paul Poiret (1879-1944) ou encore Madeleine Vionnet (1876-1975), dont les créations vaporeuses aux manches fluides reprennent les conceptions amples des kimonos.

Première partie : la période classique

Crédits : J. Front Retailing Archives Foundation Inc./Nagoya City Museum
Crédits : J. Front Retailing Archives Foundation Inc./Nagoya City Museum

Alors, que dire de cette exposition après deux visites ? Premièrement, qu’on est (forcément) subjugués par la qualité des kimonos présentés en première partie. Kosode, furisode, vêtements d’été ou d’hiver, chacune des pièces semble avoir été sélectionnée avec le plus grand soin, tant elles semblent incroyables de richesse et de beauté. De prime abord, on est bluffés par la qualité de l’artisanat. Les teintures, les broderies, sont d’une finesse remarquables, bien évidemment. Et puis, une fois l’impression technique passée, on se plaît à laisser voguer le regard au gré des scènes champêtres qui ornent tel ou tel vêtement, et rendent un vibrant hommage à la beauté de la nature de l’archipel ; après tout, on le dit trop peu souvent, mais l’artisanat japonais tire sa beauté de l’observation de la nature. D’une certaine manière, on pourrait apprécier cette exposition comme on apprécierait une galerie de peintures, tant le travail graphique des artisans est remarquable. Jeux sur les couleurs, sur les formes, travail sur la profondeur… certains kimonos sont des toiles à part entière.

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Détail d’un kimono, aux motifs de branches de pins.

Seul bémol, mais il est de taille, on a l’impression au final de survoler cette partie de l’exposition. Les textes se concentrant sur la « grande » histoire du Japon et du kimono, on n’apprendra rien ou pas grand chose de la petite histoire, celle qui nous fait redescendre sur terre et nous rapproche du travail de l’artisan. Des créateurs, de leurs techniques ou de leurs désirs, au final, on ne saura rien – ou si peu.

Seconde partie : le renouveau

Du Japonisme à Jean-Paul Gaultier (ou peu s’en faut), la seconde partie de l’exposition est consacrée à la découverte, ainsi qu’à la renaissance du kimono depuis l’occident. Ce n’est donc pas pour rien que l’on retrouvera, en majesté, la Japonaise au bain de Tissot, peinte en 1864.

"Japonaise au bain" de Tissot (crédit : AFP).
« Japonaise au bain » de Tissot (crédit : AFP).

Depuis le XXe siècle, les créateurs aussi bien japonais que français, n’ont eu de cesse que de réinventer le vêtement japonais. Kenzo l’a réadapté avec une omniprésence de fleurs, tandis que Junko Koshino a imaginé de nouveaux modèles teintés de culture manga. En s’inspirant ouvertement du Japon, les créateurs occidentaux – Saint-Laurent, Jean-Paul Gaultier, John Galliano – continuent de faire perdurer l’esprit du kimono dont l’influence se retrouve aussi chez le couturier Franck Sorbier qui offre une vision poétique du kimono traditionnel.

Deux créations de Kenzo (crédit : AFP).
Deux créations de Kenzo (crédit : AFP).

En tête de cette seconde partie, et paradoxalement aussi point d’orgue de l’exposition, le fameux kimono « Oiran » de Junko Koshino, d’après le nom de ces courtisanes de luxe qu’on trouvait aux temps anciens sur l’archipel. Comme figée dans le temps, coincée entre deux époques, ce vêtement improbable et hétéroclite marque le visiteur, et nous envoie comme un message. De par sa simplicité objective – quelques bandes de tissus rejointes par des coutures -, le kimono est une toile blanche laissée à l’appréciation de l’artisan-artiste. Charge à lui d’en faire la toile de maître qui sublimera celle qui la porte.

Crédits : J. Front Retailing Archives Foundation Inc./Nagoya City Museum
Crédits : J. Front Retailing Archives Foundation Inc./Nagoya City Museum

– Ophélie Camélia & Jess Grinneiser


Pour en savoir plus

Exposition: Kimono – Au Bonheur des Dames
Date: du 22 février au 22 mai 2017
Horaires de visites: tous les jours sauf le mardi, de 10h à 18h.

Lieu: Musée Guimet
6, place d’Iéna- 75116 Paris
Tarif: 7,50 euros – Réduit: 5,50 euros
Tél: 01 56 52 54 33
Site: http://www.guimet.fr

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Invités réguliers ou occasionnels, ils participent à la vie d'Asian Winds.

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