Shibari chronicles ep. 2 : Alex, attacheur

Seconde partie de notre série sur l’art symbolique du shibari. Aujourd’hui, nous rencontrons Alex « DirtyVonP », attacheur et photographe.

Nawa Kitsune et Alex. Photo : Nekosat.
Nawa Kitsune et Alex. Photo : Nekosat.

Tout au début, c’est le côté esthétique du shibari qui m’a attiré. Je venais de me mettre à la photo, et je suis tombé sur les travaux de Rumen Basheff – un Américain qui prend des clichés très léchés, vraiment très beaux. J’ai donc voulu photographier des pratiquants de shibari à mon tour, mais c’est compliqué quand on ne connaît ni la pratique, ni le milieu. Je me suis pris plusieurs vents, avant de me dire que finalement, le plus simple, c’était encore d’apprendre à se servir des cordes.

Le pratiquant de shibari cherche avant tout à créer un lien avec son partenaire.

C’est après avoir pris mes premiers cours à l’École des cordes avec Riccardo « Wildties » que j’ai compris ce qu’était le shibari, et qu’avant l’esthétique, c’était l’émotion, et le fait de la transmettre à travers les cordes, qui comptaient. Les cordes, elles, ne sont qu’un outil. Entre l’attacheur et l’attaché•e, il y a cet échange permanent, qui va s’étendre, qui va durer, et qui va finalement créer une belle histoire. Et quand bien même ce cadre particulier finit par donner un résultat esthétique, ce n’est pas ce que l’on va rechercher au départ. On va d’abord chercher à créer un lien entre deux personnes. Quelque chose d’humain.

Misungui Bordelle. Photo : Alex Dirty VonP.
Misungui Bordelle. Photo : Alex Dirty VonP.

Ce lien, il va être différent de personne à personne aussi bien que d’une séance à l’autre. Deux personnes qui changeraient de partenaire n’obtiendraient pas le même résultat. Et on peut essayer de poser les cordes sur le même modèle de la même manière, on n’aura jamais le même résultat. Pour toutes ces raisons, je préfère travailler de manière régulière avec mes modèles. On va ainsi apprendre à se connaître, à se faire confiance, on va pouvoir aller plus loin dans les émotions.

« Je cherche à créer une bulle entre moi et mon ou ma partenaire. »

Avant de se focaliser sur les nœuds, on va d’abord se concentrer sur ce que ressent son partenaire. Un communication non verbale s’établit entre nous. Quand j’encorde, par exemple, je ne parle pas. J’émets de brefs sons, je marmonne… Tout est centré sur les sensations : comment je touche la personne, comment elle tombe dans les cordes ou contre moi… tout cela est assez « primal ». Les modèles parlent assez souvent de la notion de « lâcher prise », mais je pense que c’est plus compliqué que ça. Avant tout, je cherche à créer comme une bulle que partageraient deux personnes. L’attaché•e doit se concentrer sur ses sensations, et l’attacheur doit être conscient de tout ce qui se passe – le temps qui avance, depuis combien de temps le modèle tient une position, est-ce qu’il n’y a pas trop de tension, etc.

Barbara. Photo : Alex Dirty VonP.

Je pratique le Naka ryu, qui est un style très inconfortable, qui n’est pas fait pour les performances, qui génère des contraintes, de la tension. Si on entre directement dans le vif du sujet – qu’on monte directement la personne en suspension, par exemple –, la douleur va lui donner envie de s’arrêter tout de suite, et on va devoir mettre fin à la session. Il faut donc se contraindre à un réel aspect narratif, comme un conte.

« Je place mes cordes, puis je recherche le Ma – la distance qui crée le lien. »

Commencer doucement, augmenter en intensité, redescendre, puis reprendre… il y a vraiment un rythme qu’on doit suivre. À titre d’exemple, le théâtre Nô joue sur cette fameuse variation de rythme en se faisant succéder des moments rapides et d’autres plus lents. Je place mes cordes doucement, puis j’essaye de voir comment la personne se sent dedans, quitte à m’éloigner – c’est un concept que les Japonais appellent le Ma [la variation du vide entre deux corps qui crée le lien, ndlr]. Le rythme est propre à chaque personne que j’attache.

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Liricaa. Photo : Alex Dirty VonP.

Je peux attacher mes modèles avec plus ou moins de régularité – plusieurs fois par jour, par semaine, tous les six mois, etc. Mais le fait que les sessions soient plus rapprochées ne va pas influer sur leur intensité. Au contraire, le temps entre deux séances permet aussi de « digérer » plus facilement ce qui s’est passé – aussi bien au niveau physique que psychologique. Il faut du temps pour s’en remettre.

Le shibari permet de faire ressortir des émotions que l’on cherche habituellement à enfouir en soi, à refouler.

En tant qu’attacheur, on va essayer de faire ressortir de belles sensations, très douces, très chaudes, très érotiques, mais pas uniquement. Il peut y avoir aussi de la peur, de la gêne. Et si ce sont des émotions que l’on cherche à éviter au quotidien, le shibari permet vraiment de les provoquer, puis de travailler dessus. Le ou la modèle va me donner une toute petite piste, et c’est ensuite à moi de donner l’orientation, de creuser afin de trouver les émotions qui vont faire que la personne en face va les vivre pleinement, déverse tout et se lâche vraiment. Tout cela vient d’un échange subtil entre les deux personnes.

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Prokhorkliment. Photo : Alex Dirty VonP.

Cet échange, je pense qu’il est vraiment essentiel. Vite poser ses cordes, juste pour produire un résultat esthétique, ça ne m’intéresse pas. On voit de plus en plus de séances de shibari de cet acabit, très techniques, où l’on peut voir des suspensions impressionnantes ; et pourtant, des mains liées dans le dos et une simple corde autour d’un cou peuvent suffire à faire « partir » un modèle très, très loin, et faire naître de bien belles choses – tout simplement parce que les cordes ne sont qu’un outil. Attraper des cheveux, serrer une gorge, faire glisser un doigt le long des hanches… ce sont tout ces petits gestes qui vont générer des réactions, et créer des émotions.

Photo : Alex Dirty vonP.
Photo : Alex Dirty vonP.

L’apprentissage du shibari, je l’envisage comme celui d’un instrument de musique. Au tout début, on ne sait pas vraiment comment tenir son instrument ; on est gauche, pataud, puis on va se l’approprier, travailler les bases, ses gammes – un harnais qui soit correct, les tensions, les contre-tensions, les premiers nœuds… –, et puis, une fois cette première étape passée, on va travailler les formes, les figures, etc. Pendant les six premiers mois, on va se concentrer sur la technique, on va complètement oublier la personne que l’on attache. Et une fois tout ça passé, le mouvement va devenir de plus en plus fluide. On va moins penser aux nœuds, et on va chercher à se connecter à la personne que l’on a en face de soi. Et enfin, une fois qu’on aura acquis les bases de son style, on va pouvoir se mettre à créer et à composer. Une fois que l’apprentissage des bases est fait, une fois que la technique est maîtrisée, tout reste à développer : l’esthétique, la transmission des émotions… et puis, enfin, il ne reste qu’à oublier la technique. C’est ce qu’il y a de plus beau. C’est le début du voyage ! Pour finir, je citerais le maître Akira Naka : « n’essayez pas de copier, mais amusez-vous, et essayez de développer votre propre style à partir de ce que l’on vous a enseigné. »

Jess Grinneiser

Rédacteur en chef

Visiteur régulier de l'Asie orientale depuis plus de 15 ans, Jess cherche avant tout à découvrir ce qui lie les cultures entre elles. Gastronomie, artisanat, pop culture... et thé, autant de domaines qui le passionnent et qu'il souhaite partager avec le plus grand nombre.

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